RENOIR (J.)


RENOIR (J.)
RENOIR (J.)

À quelques exceptions près, l’œuvre cinématographique de Jean Renoir fut une longue suite d’échecs ou de semi-échecs. Le succès triomphal de La Grande Illusion (1937) a fait oublier que bien d’autres films, admirés aujourd’hui, passèrent inaperçus à leur sortie.

Si Renoir nous apparaît comme le plus grand cinéaste français, sa grandeur tient peut-être à un paradoxe: il fut toujours à l’écart de son temps, ce qu’on ne pardonne pas dans un métier tel que le cinéma.

Les critiques ont souvent voulu voir deux périodes dans l’œuvre de Renoir, comme ils l’avaient fait pour Lang. Avant La Règle du jeu (1939) se situeraient les réussites incontestables: La Chienne (1931), Boudu sauvé des eaux (1932), Le Crime de Monsieur Lange (1935) et, surtout, Une partie de campagne (1936), puis La Grande Illusion . C’est la période où Renoir est très proche du Front populaire, voire du Parti communiste français.

Après le premier exil aux États-Unis, de 1940 à 1950, viendrait une production inégale où brilleraient encore Le Fleuve (1950) et, peut-être, avec Le Carrosse d’or (1952), French Cancan (1954), son dernier succès populaire.

Ces jugements sommaires traduisent, à nos yeux, une longue suite de malentendus, qui, loin de se dissiper, s’aggravent avec les derniers films. De 1950 à sa mort, Renoir a été de plus en plus seul, de plus en plus incompris. S’il n’y avait eu le travail passionné de ceux qui l’ont découvert (Truffaut, Rohmer, Rivette, réunis autour d’André Bazin aux Cahiers du cinéma ), ses derniers films, peut-être les plus beaux, seraient déjà oubliés: Elena et les hommes (1956), Le Testament du docteur Cordelier (1959), Le Déjeuner sur l’herbe (1960), Le Caporal épinglé (1962) et enfin Le Petit Théâtre de Jean Renoir (1969).

Comment ne pas voir que ces échecs successifs ont interdit à Renoir de réaliser ses ultimes projets? Comme Dreyer, qu’il admirait tant, il est mort en nous laissant des scénarios. Il a fallu qu’il disparaisse pour que nous puissions lire Julienne et son amour , esquisse d’un film qu’il aurait dû tourner avec Jeanne Moreau en 1968, et Le Crime de l’Anglais , qui devait le ramener en Bourgogne où il avait ses racines.

La gloire posthume de Jean Renoir ne doit pas dissimuler la leçon de sa vie: il est mort en exil. C’est aux États-Unis qu’on lui a remis la Légion d’honneur. Il faudra désormais comprendre cet exil, expliquer ces échecs, même s’ils nous accablent.

Le Fleuve

Né à Paris, sur la butte Montmartre, le 15 septembre 1894, Jean Renoir était le second fils d’Auguste Renoir. Il avait deux frères, Pierre (1885-1952), comédien, et Claude (1901-1969), directeur de productions. Par ailleurs, son neveu Claude, illustre chef opérateur, a réalisé la photographie inoubliable de quelques films de Jean Renoir, entre autres Le Fleuve et Le Carrosse d’or , ses premières œuvres en couleurs.

Mobilisé en 1914, dans la cavalerie, puis dans l’aviation, il est blessé en 1916. Il gardera toute sa vie la «fameuse démarche d’ours d’Octave» (F. Truffaut), son personnage de La Règle du jeu . En 1920, il épouse un modèle de son père. Elle jouera dans ses premiers films sous le nom de Catherine Hessling. Installé à Marlotte, Renoir est céramiste d’art. La découverte de deux films, vers 1922-1923, lui donne envie de faire du cinéma: Le Brasier ardent , d’Alexandre Volkoff, et Folies de femmes , d’Erich von Stroheim. Il se ruine en produisant ses deux premiers films, La Fille de l’eau (1923) et Nana (1924), qui marquent les débuts d’une carrière où Renoir aura choisi, de bout en bout, le plus grand risque.

Ce que les Français n’ont guère pardonné à Renoir, c’est sa clairvoyance. Dans un pays qui a le culte des idées, se délecte des abstractions, n’écoute que les idéologues, l’œuvre de Renoir, tout entière, est un scandale. Elle nous échappe, nous glisse entre les mains comme l’eau, qui vivifie ses plus belles images.

Aimer Renoir c’est d’abord poser un acte d’humilité spirituelle, dire: «Je ne sais pas». Et, au lieu de se raidir sur la terre ferme, plonger comme Boudu dans le fleuve qui nous emporte, nous défait et nous métamorphose. «À bas la science !», crie le savant à la fin du Déjeuner sur l’herbe . Pour lancer aujourd’hui un pareil blasphème, il faut une clairvoyance peu commune. Il faut avoir affronté l’angoisse de la création, avoir perdu pied, pour aborder sur un sol inconnu. Ce que murmurent tous les films de Renoir, c’est le chant mystérieux de la source, la musique de la rivière qui ne sait pas où elle va et qui avance pourtant, généreuse et joyeuse, donnant la vie et la mort. «Ne réussissent complètement, dit Renoir, que les gens qui ne savent pas qu’ils ont le sens de l’histoire, qui ne savent même pas qu’ils vont réussir et pourquoi ils réussissent [...]. L’arbre qui deviendra énorme ne sait pas qu’il deviendra énorme [...]. L’ingénuité est absolument nécessaire à la création.»

Suivre le fil de l’eau – la fille de l’eau... – s’abandonner à la séduction de la rivière, telle est la morale créatrice de Renoir. Morale héritée de son père, et souvent formulée par Jean Renoir à travers la parabole du «bouchon»: le bouchon qui essaie de remonter la rivière produit des catastrophes. La seule clairvoyance de l’artiste, la clairvoyance de l’eau, lui est donnée, paradoxalement, parce qu’il accepte de suivre son cours: il ne se rebiffe pas, il épouse son destin, laissant à d’autres le soin de bâtir des plans, des digues – des règles du jeu.

C’est au péril de sa vie, en risquant sa peau, que l’artiste découvre la règle et le pouvoir de la transgresser, d’en mettre à jour une autre, en quoi se reconnaît la démarche créatrice. Voilà pourquoi Renoir a horreur des idées, de tout ce qui planifie. «On ne fait pas un film avec des idées générales, dit-il, mais avec un petit éclat dans le regard [...]. C’est avec des détails, des détails qui ont à voir avec la chair, avec les sens, avec la vue, avec l’odorat, avec la joie sensuelle de sentir les formes, les couleurs; pas avec les idées, pas avec le cerveau [...]. À bas le cerveau, vivent les sens.»

Du familier à l’étrange

Quand on évoque un film de Renoir, on se souvient des personnages plus que d’un récit ou d’une intrigue. On sait qu’il n’a jamais hésité à emprunter ses scénarios à Maupassant, Zola, Mérimée, Mirbeau, Musset, Simenon et quelques autres. Le scénario, c’est le fil de l’histoire, c’est le cours de la rivière. C’est ce qui ne lui appartient pas. Le génie propre de Renoir est ailleurs: dans la création des personnages. À une époque où le cinéma français cultivait les figures bien typées – voir les films de Marcel Carné ou de René Clair –, Renoir s’attache à faire vivre des personnages qui bougent. Boudu est inoubliable parce qu’il change. D’abord clochard, il est amené à devenir bourgeois. Bien sûr, il n’y parvient pas. Il ne peut que singer le bourgeois, jouer un rôle dans lequel il «flotte», comme dans ses habits neufs. La Règle du jeu est exemplaire à cet égard, car les personnages s’inscrivent entre deux limites, mortelles. Ou bien ils se définissent par une ambition unique, un désir obstiné, têtu; c’est Jurieu, l’aviateur amoureux de Christine, mais aussi Schumacher, le garde-chasse jaloux jusqu’à la folie. Ou bien ils jouent, perdent leur identité, s’égarent, se grisent dans le tumulte de la fête: c’est le marquis de La Chesnaye dont Renoir s’émerveillait qu’il fût un personnage fluide , incapable de savoir ce qui est important dans la vie. Mais c’est aussi Marceau le braconnier, et Octave le raté incarné par Renoir lui-même. Raideur et fluidité marquent les deux termes entre lesquels le personnage doit se chercher. Double menace, qui canalise son aventure. S’il se durcit, il meurt. S’il s’adapte, il se dissout.

Que les personnages de Renoir se confondent avec de grands acteurs, cela ne saurait surprendre. Chaque film de Renoir est un apprentissage du jeu, la découverte amère ou souriante du théâtre omniprésent. Ceux qui ne savent pas jouer, ceux qui s’enferment dans une seule ambition se précipitent vers les catastrophes. Camilla, la comédienne du Carrosse d’or , accumule autour d’elle les catastrophes. Elle ne joue plus dès qu’elle quitte la scène et tombe amoureuse. Le paradoxe de cette femme admirable, c’est qu’il lui faut découvrir à la ville la nécessité vitale du jeu. Il lui faut recevoir d’un vice-roi sa première vraie leçon de théâtre. Car le théâtre déborde la scène, inonde tout.

De même, dans les films, impossible de dire «où finit le comédien, où commence le personnage». Michel Simon, Dalio, Carette, Gabin, Jouvet, Le Vigan sont inséparables des rôles qui leur sont confiés.

Renoir est donc beaucoup plus qu’un cinéaste. Avec Pagnol, mais aussi avec Guitry et Cocteau, en attendant Truffaut, il fait partie de ces créateurs qui ont choisi le cinéma mais savent que peindre, jouer la comédie, écrire un dialogue ou un roman c’est explorer le mystère de la création qui est une . Les romans de Renoir (Les Cahiers du capitaine Georges , Le Cœur à l’aise ), ses articles, ses essais, ses mémoires (Écrits , Ma Vie et mes films , Auguste Renoir ), son théâtre (Orvet , Carola ou les Cabotins ) font partie de son œuvre, au même titre que la Partie de campagne ou La Marseillaise .

Cette œuvre, nous commençons à peine à en soupçonner l’envergure. Osons dire que Renoir est tout simplement l’un des plus grands artistes de notre siècle. Pourquoi? Parce qu’il avait compris très tôt que la plupart des hommes se soucient peu de découvrir le réel. Ils se contentent de clichés à la place des choses. Ce qu’ils appellent «réalisme» n’est qu’un cliché parmi d’autres, un effet de langage. L’art commence avec le besoin de traverser les clichés, les langages. Balbutier, chercher comme un enfant, avec son corps, avec le son étrange de sa voix, avec son souffle, le lien fragile et mouvant, toujours perdu, toujours réinventé, le lien unique et neuf qui nous fait rencontrer les êtres et le monde. Voilà pourquoi Renoir n’a jamais eu peur du cliché. Il part de là. Marionnettes, caricatures hantent ses images. Il s’en nourrit, il les digère. «J’ai découvert, dit-il, qu’on ne copie pas la nature, mais qu’il faut la reconstituer, que tout film, que tout travail à prétention artistique doit être une création bonne ou mauvaise.» Les hommes et les femmes qui peuplent ses films sont plus vrais que nature. Vivants d’une vie qui défie la nôtre. À ceux qui veulent apprendre à créer, Renoir montre le chemin, la source, le fleuve.

Jugements sur Jean Renoir

Eric Rohmer: «S’il fallait ne conserver qu’un film, pour donner aux générations futures l’idée de ce qu’a été, au XXe siècle, l’art du cinématographe, je choisirais Le Petit Théâtre , parce que tout Renoir y est contenu, et que Renoir contient tout le cinéma» (Cinéma 79 , avr. 1979).

André Bazin: «Le plus visuel et le plus sensuel des cinéastes est aussi celui qui nous introduit au plus intime de ses personnages parce qu’il est d’abord amoureux fidèle de leur apparence et, par elle, de leur âme. La connaissance chez Renoir, passe par l’amour, et l’amour par l’épiderme du monde. La souplesse, la mobilité, le modelé vivant de sa mise en scène, c’est son souci de draper pour son plaisir et pour notre joie, la robe sans couture de la réalité» (Jean Renoir , éd. Champ libre, 1971).

André S. Labarthe: «Le maître n’enseigne rien. Ne prêche rien. N’a aucun conseil à donner. Il n’est pas plus l’homme d’une idée que l’avocat d’une cause. Il ne s’impose, ni ne s’oppose à personne [...]. En fait, Renoir ne dialogue pas. Il ne cherche pas à convaincre son interlocuteur (et le séduire serait le réduire), mais à le déborder . Quiconque rencontrait Renoir était frappé par ce geste qu’il avait d’embrasser toujours davantage, ce geste d’ours dansant à qui sa cavalière vient d’échapper. Ainsi, la pensée de Renoir ne désigne rien qu’elle ne déborde aussitôt [...]» (Cahiers du cinéma , no spéc. Renoir ).

François Truffaut: «S’il n’est pas le seul à avoir tenté l’impossible, Renoir est bien le seul à l’avoir réussi. L’impossible? Montrer à la fois la vérité quotidienne de l’homme et sa folie, le côté féerique de nos vies et le dérisoire de nos ambitions. Sans cynisme et sans apitoiement, sans condescendance et sans naïveté, mais toujours avec un merveilleux mixage de lucidité, de ruse et de noblesse, Jean Renoir a filmé l’homme non maquillé, non habillé, l’homme tout cru, et il l’a fait avec son cœur. Un cœur ni dur ni saignant, un cœur à l’aise tout simplement.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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